Guinée : Le défi de repenser les systèmes de pensée

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Il y a maintenant plus six décennies, toutes les tentatives de calquer les modèles de développement inspirés par l’ancienne puissance coloniale à la Guinée ont échoué les unes après les autres. Point n’est aujourd’hui besoin de s’y attarder. Et cela nous rappelle à chaque fois, non sans une certaine gêne, que pour se développer, la Guinée ne pourrait se soustraire à l’obligation de penser par elle-même et pour elle-même les voies et moyens d’y arriver. Le problème est que tout porte à croire que les nombreuses claques reçues au fil des années n’auront pas suffi à élever les consciences et à pousser le pays vers des chemins plus vertueux.

Aujourd’hui, dans notre pays, on forme encore des médecins, juristes, actuaires, scientifiques, etc. À ces personnes, sont enseignés comment les métiers de la médecine, du droit, de l’assurance et de la recherche doivent s’exercer en théorie et dans des environnements idéaux, ou tout au moins « normaux ». Le problème est que tous ces spécialistes formés sont cependant appelés à exercer de manière on ne peut plus pratique, dans un monde qui n’aura en plus pas grand-chose d’idéal. Exemple, beaucoup de spécialistes en neurologie, en réanimation, en radiologie et j’en passe, racontent un vécu dans les hôpitaux publics de la Guinée à donner froid dans le dos. Des paliers entiers de malades du cancer qui ne peuvent bénéficier d’aucun service de chimiothérapie parce qu’il n’y a pas, des compartiments entiers de malades où le seul respirateur disponible est déplacé d’une chambre à l’autre au fil des urgences. Une expérience du réel à laquelle aucun d’eux, n’a été véritablement préparé.

Une question alors se pose : A quoi bon former des médecins à faire des opérations chirurgicales, lorsque trois quarts du temps les ressources matérielles pour les faire manquent ? A quoi bon former des juristes lorsque le système judiciaire dans le pays manque de ressources, que les tribunaux dysfonctionnent, et que parfois la justice fait preuve d’un manque manifeste d’intégrité et d’impartialité ? A quoi bon former des actuaires lorsque l’assurance maladie et la couverture universelle pour les plus pauvres ne sont restées que promesse de campagne agitée par les candidats successifs à chaque élection comme une carotte à l’avant d’un attelage d’équidés ? A mon sens pas à grand-chose, si ce n’est à générer des frustrations auprès de ces professionnels désarçonnés une fois sur le marché du travail par les réalités, et qui de désillusions en désillusions finissent souvent par regarder les problèmes qui les entourent avec résignation et indifférence, s’ils ne les amplifient pas sous la pression du système. C’est le moment de la fameuse phrase bien connue de tous : « Ah c’est comme ça hein, que veux-tu ? ». Fin de citation !

Aujourd’hui, s’il est clair que nous avons besoin de médecins pour soigner nos malades, ceux-ci nous seraient encore plus utiles à repenser notre système de santé, à réfléchir à comment financer l’achat de médicaments et de matériels médicaux, à ne pas simplement subir les dysfonctionnements mais faire des propositions sur la réorganisation des dispositifs hospitaliers pour les rendre plus efficaces, à trouver des moyens de permettre un accès pérenne de nos populations à des soins de santé de qualité sur toute l’étendue de notre pays. Or, ce n’est malheureusement pas ce à quoi ils sont encouragés, formés, et entraînés et ce n’est d’ailleurs pas de leur faute. Toutefois, ce ne sera qu’au prix d’une prise de hauteur, et d’une lecture stratégique et pas seulement fonctionnelle de leur métier, que nos professionnels feront la différence. Parce que pour bien faire, il faut d’abord bien penser. Et aujourd’hui, nous ne pensons pas assez ce que nous faisons.

Quel que soit le secteur d’activité ou la profession, la Guinée a besoin de personnes capables de poser un regard critique sur leur domaine, et de proposer des solutions adaptées à leur environnement, en réponse à leurs défis. En particulier, le problème des malades dans notre pays n’est pas forcément redevable de la qualité des médecins, mais à leur nombre insuffisant, et les difficultés d’accès aux soins à cause de l’état piteux des hôpitaux et la chronique indisponibilité des médicaments de qualité. De même, le problème de la justice en Guinée, ce n’est pas l’absence de spécialistes du droit compétents, mais la structuration viciée des systèmes légaux. Le problème de la recherche scientifique, ce n’est pas le manque d’esprits brillants et curieux, mais l’indisponibilité de fonds conséquents et de cadres législatif et technique adéquats.

De même dans l’éducation, les professeurs talentueux ne font pas défaut, mais l’école manque encore de l’essentiel, une politique qui la place au cœur des priorités, et lui alloue les ressources nécessaires à l’amélioration de sa qualité et de son accessibilité à tous. Le défi de la Guinée qui donne envie c’est de repenser tous ses systèmes. Innover en créant des modèles qui lui sont adaptés. On aura beau former des médecins, juristes, et chercheurs brillants, si les systèmes dans lesquels ces derniers évoluent ne s’améliorent pas, tout leur talent et leur détermination seront inhibés, tués dans l’œuf.

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