Environnement : Dix questions « climatiques » au Pr. Mamadou Lamarana Diallo

2 weeks ago
LES CHIMPANZÉS DE BOSSOU -GUINEE

En cette fin de la saison sèche, l’environnement est mis à rude épreuve. Des fleuves et des rivières, qui ne tarissaient jamais ne contiennent plus aucune goutte d’eau. Les forêts, autrefois imperméables, sont nues. On ne parle plus de feux de brousse mais de feux tout court. Même la capitale brûle. Des préfectures comme Dalaba et Mali, jusqu’ici connues pour leur fraicheur glaciale, sont confrontées à une vague de chaleur sans précédent. Bref, notre existence sur terre est plus que menacée.

Pour connaître les causes et les conséquences de ce changement climatique, votre hebdomadaire satirique Le Lynx a rencontré le Pr Mamadou Lamarana Diallo, enseignant-chercheur au CERESCO Centre de Recherche Scientifique de Conakry-Rogbanè ( Taouyah). M. Diallo est ex-coordinateur du projet PNUD/FEM sur les changements climatiques, chef de département des énergies du CERESCOR et secrétaire scientifique de ce centre.

Le Lynx : Pr Diallo, de l’avis de beaucoup, cette année nous assistons à une vague de chaleur sans précédent...

Pr Mamadou Lamarana Diallo : Une vague de chaleur est définie selon certains critères. On parle de vague de chaleur quand la température reste au-dessus de la moyenne pendant plus de trois jours. Imaginons qu’a Conakry, la moyenne annuelle soit de 27 degrés Celsius. Si pendant trois jours consécutifs la température reste au-delà des 27 C, alors on parle de vague de chaleur. La vague de chaleur est une manifestation des évènements extrêmes. Ceux-là sont de plus en plus fréquents et dévastateurs. La vague de chaleur de cette année est sans précédent non seulement en Guinée mais aussi partout dans le monde. Les premiers mois de cette année ont battu tous les records selon les scientifiques.

Quelle est la région de la Guinée la plus touchée ?

La Guinée a connu une hausse de température effective ces dernières années. De l’avis des experts, la région nord du pays connait un gradient de température plus élevé. Les villes de Kankan, Siguiri et Koundara ont enregistré les températures les plus élevées. Cependant, des préfectures habituellement à climat doux ont connu des extrêmes. Des cours d’eau jadis pérennes ont tari. Des nuits plus chaudes et des journées plus sèches ont été enregistrées partout dans tout le pays.

Quelles sont les causes endogènes de cette chaleur ?

Les causes de l’élévation de température sont les perturbations climatiques que connait la planète entière. Sur le plan interne, les comportements néfastes sur l’environnement entrainent la destruction des écosystèmes. Les microclimats créés par les arbres entretenus dans les villes et villages sont indispensables pour un cadre de vie décent. Les habitudes de destruction de l’environnement par les actions anthropiques (destruction des berges par la confection des briques cuites le long des cours d’eau, la production de sel dans la mangrove, le fumage de poissons, la production de bois d’œuvre, etc.) sont autant de facteurs qui détruisent le couvert végétal et accélèrent l’élévation des températures. Conakry et plus loin la zone côtière est aussi sous l’influence de la forte humidité due à la proximité de la mer. Cette atmosphère rend invivable toute élévation de températures. L’utilisation des énergies fossiles à outrance pour la production d’énergie, notamment dans le transport terrestre est aussi responsable de fortes émissions de gaz à effet de serre.

Quelles sont les causes exogènes ?

Les causes exogènes sont principalement les changements climatiques dus principalement aux actions anthropiques. Le climat mondial a changé et l’atmosphère n’a pas de frontière. Les gaz à effet de serre sont indexés a juste raison comme responsables du dérèglement climatique. La destruction des formations forestières comme l’Amazonie, des forêts du Bassin du Congo, etc. sont aussi responsables d’importantes émissions de gaz à effet de serre. L’élévation de la température de surface des océans favorisent la libération dans l’atmosphère d’importantes gaz à effet de serre préalablement enfouis dans les océans, etc.

Quelles pourraient être les conséquences à court, moyen et long terme si rien n’est fait ?

Même si aujourd’hui, nous arrêtons tout ce que nous indexons comme cause du dérèglement climatique, autrement dit, si tous les pays du monde cessent d’utiliser les énergies fossiles, arrêtent la coupe de bois, etc., les effets des gaz à effet de serre, notamment le CO2, contenus dans l’atmosphère continueront à réchauffer la planète, encore pendant des années.

Est-il possible d’inverser la tendance actuelle ? Si oui, en quoi faisant concrètement ?

Il n’y a pas de bouton pour revenir en arrière. D’où les efforts doivent être multipliés pour atténuer les émissions des gaz à effet de serre, renforcer les puits de carbone et adapter nos systèmes économiques aux impacts du changement climatique.

Dans le cadre de la convention sur le climat, des engagements sont pris. Les pays développés se sont engagés à réduire de manière drastique leurs émissions de gaz à effet de serre à un niveau qui ne perturbe pas les écosystèmes. Ils se sont engagés à mettre à disposition des pays en développement des ressources pour que ceux-ci puissent se développer durablement en rendant leurs économies résilientes au climat. Tous les pays sont engagés dans le cadre de l’Accord de Paris à fournir des efforts. Des documents (contributions déterminées au niveau national – CDN) de stratégie ont été élaborés et soumis à la Convention. Si chacun fait un peu la cause commune peut être atteinte c’est-à-dire rendre la planète vivable. Cependant les efforts actuels n’augurent rien de positif. Les pays en développement et l’Afrique en particulier sont très vulnérables au climat, leurs moyens de subsistances dépendent fortement du climat. 

Comment concilier le nécessaire coupe de bois pour les besoins domestiques et l’indispensable protection de l’environnement ?

La coupe de bois pour les besoins domestiques ne peut être compensée que par un reboisement intense, un entretien des formations forestières existantes, … Vous vous souvenez de ces grands arbres que les vieilles générations ont connus dans nos villages (baobab, caiécédrat, koura, lingué, ….), ils ont tous disparu du fait de deux activités anthropiques : le bois d’œuvre pour les constructions des maisons, les feux de brousse et ses corollaires dévastateurs pour la biodiversité. Chaque année, ce sont des superficies de plus en plus grandes qui sont reboisées par le ministère de l’Environnement, des Eaux et Forêts, les sociétés minières, l’initiative présidentielle. Mais quel est le rythme de régénération ? Quel est le suivi ? Quels sont les acquis en matière d’espaces restaurés durables ? Si les efforts de la jeune génération qui dirige le ministère de l’Environnement et du développement durable sont soutenus, il y a grand espoir que la coupe de bois soit infréieure à la régénération naturelle assistée et au reboisement.

Devant l’utilisation abusive du charbon, le gouvernement encourage le recours au gaz. Est-ce une solution ?

L’usage du gaz a deux impacts positifs sur l’environnement et le cadre de vie notamment des ménages : la réduction drastique de la coupe de bois et la maitrise de la combustion dans la cuisson des aliments. Cependant, le gaz butane est aussi un produit pétrolier dont la combustion entraine des émissions de gaz à effet de serre. Le gaz butane a quand même été retenu comme mesure d’atténuation des émissions des gaz à effet de serre comparativement aux émissions dues au bois et à ses dérivés. Il faut retenir quand même que le gaz carbonique émis lors de la combustion du bois est équivalent à celui que la plante a absorbé durant sa croissance. C’est cette situation qui fait que dans les inventaires des gaz à effet de serre dans le secteur de l’Energie (ménages), les émissions dues à la biomasse sont données pour mémoire. Aussi, en plus du gaz carbonique, la combustion du bois génère du méthane environ 25 fois plus réchauffant que le gaz carbonique.

Les sommets sur le climat se succèdent. Les recommandations de ces sommets sont-elles appliquées ? Si oui, quel est l’impact sur le terrain, notamment en Afrique ?

Une convention, la plus importante du fait des préoccupations qui y sont débattues, sur les changements climatiques, a été signée en 1992 au sommet de Rio. Elle a été ratifiée par la Guinée depuis mai 1993. Les conférences des parties se succèdent et des résultats sont engrangés à chaque rencontre pour sortait faire plaisir au pays organisateur. C’est plus une boutade, les résolutions ne sont pas respectées. Par exemple, le Fonds d’adaptation a été mis en place depuis 2009 à Copenhague avec pour but de réunir les cent milliards de dollars nécessaires annuellement pour faire face aux besoins des pays en développement. A ce jour, le quart n’est pas atteint. L’argent est disponible dans les multiples fonds dédiés au climat, mais les procédures voire l’insuffisance des capacités empêchent d’en tirer profit. Notre cher pays, malgré les besoins, n’a pu mobiliser que quelques financements de moins d’une dizaine de projets.

Si rien n’est fait, que prévoient les climatologues pour les années à venir ?

Vagues de chaleur, sècheresses, inondations, envasions de criquets, prolifération des vecteurs de maladies, acidification des sols, baisse de la productivité agricole, stress hydrique. La liste est longue et les conséquences de plus en plus graves. L’humanité est en train de s’auto-détruire à un rythme accéléré en mettant en péril ses bases de vie. Les générations futures risquent d’hériter une planète invivable et d’ici-là nous nous continuerons à subir les conséquences. Les températures continueront à grimper en réchauffant les océans, les terres arables deviendront arides, les savanes seront désertiques, les forêts deviendront des savanes, etc. Que le Dieu nous en garde. Respectons notre environnement pour notre survie et celle des générations futures.   

Propos recueillis par

Habib Yembering Diallo

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