Economie : « Le coronavirus s’est perdu dans la liste des malheurs de l’Afrique »

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Pour Thierry Vircoulon, chercheur associé au Centre Afrique subsaharienne de l’Institut français des relations internationales (IFRI), la pandémie de Covid-19 sur le continent n’a fait qu’amplifier des problèmes qui existaient déjà avant l’arrivée du virus.

Les Etats africains, décrit-il, se sont retrouvés cantonnés à un rôle de gestionnaire de l’aide internationale, distribuée dans un contexte de compétition accrue entre Washington et Pékin. In fine, estime Thierry Vircoulon, cette crise a d’ores et déjà permis à la Chine de « conforter ses positions » en Afrique.

La pandémie a-t-elle bousculé les équilibres politiques et économiques en Afrique ?

Je ne pense pas. Même s’il faut prendre avec prudence les statistiques qui viennent du continent et éviter de comparer les pays qui dépistent massivement avec ceux qui ne dépistent pas ou peu, la crise sanitaire que l’on craignait n’a pas eu lieu. La structure démographique des pays africains a joué en leur faveur et la maladie s’est trouvée diluée dans les autres problèmes de santé qui touchent les populations. Il y a bien eu un choc économique avec l’arrêt des liaisons aériennes mais, passé l’onde de panique initiale, les pays se rouvrent.

En un sens, le Covid s’est perdu dans la liste des malheurs de l’Afrique. Sur le plan économique, l’épidémie a aiguisé des problèmes qui préexistaient. Des pays producteurs de pétrole comme le Nigeria ou l’Angola étaient déjà en crise budgétaire et le sont encore plus aujourd’hui. L’insécurité alimentaire, aussi, s’est creusée du fait des ruptures d’approvisionnement et de la perturbation de certains marchés.

Ce que la crise a changé, c’est l’ordre des priorités à l’échelle internationale. Le surendettement de certains pays comme le Soudan, le Mozambique ou la Zambie, par exemple, n’est plus un problème. Cela reste une réalité bien sûr, mais comme tout le monde emprunte pour relancer la croissance, les Etats du nord sont bien moins enclins qu’il y a un an à dénoncer le surendettement.

Pas plus qu’ils ne montent au créneau pour défendre la fragile démocratisation du continent. Les troisièmes mandats qui se profilent en Côte d’Ivoire et en Guinée, par exemple, n’ont pas vraiment fait l’objet de débat. Dans une crise sanitaire, la seule chose qui compte, au fond, c’est l’efficacité ; la démocratie devient secondaire.

Dans un rapport publié le 22 octobre, le FMI met tout de même en garde contre l’explosion de la dette dans les pays d’Afrique subsaharienne. Faut-il craindre des défauts ou peut-on espérer des allègements massifs ?

Oui, on peut s’attendre à de nouveaux défauts : certains Etats étaient déjà en grandes difficultés avant la crise – Congo-Brazzaville, Mozambique – et la Zambie a ouvert le bal en octobre. Depuis le début de la pandémie, les pays africains bénéficient de moratoires et de financements d’urgence. L’initiative de suspension du service de la dette appuyée par le G20 leur offre un répit, mais cela ne sera pas suffisant. Comme on le constate en Zambie, les discussions sur la restructuration de la dette sont compliquées par l’opacité de la dette chinoise et vont dépendre de la politique adoptée par Pékin.

Des modèles politiques de gestion de la crise ont-ils émergé sur le continent ?

L’épidémie a surtout mis en évidence l’aplatissement des Etats africains. A l’exception de l’Afrique du Sud, la plupart n’ont pas eu les capacités sanitaires de faire face et le confinement n’était pas une option tenable. Sans possibilité d’action publique et de transferts financiers de l’Etat à la population et aux entreprises, les gouvernements se sont retrouvés réduits à un rôle de gestionnaire de l’aide internationale que les bailleurs ont décaissée en urgence.

Rôle d’autant plus mal assumé que la corruption systémique est en train d’engloutir une partie des fonds. Les détournements de fonds publics dédiés à cette crise sont déjà manifestes dans de nombreux pays – Afrique du Sud, Cameroun, etc. – et on parle de plus en plus en Afrique de « coronabusiness ».

La crise a-t-elle renforcé l’influence de la Chine en Afrique ?

L’aide s’inscrit aujourd’hui dans une compétition internationale de plus en plus aiguë. Côté chinois, il y a eu des initiatives comme celle du milliardaire Jack Ma qui a fait parvenir des centaines de milliers de kits de tests à plusieurs pays du continent. Mais l’offensive diplomatique de Pékin a pâti des mauvais traitements infligés aux Africains en Chine. Les images des Nigérians de Canton expulsés de chez eux ont énormément circulé sur les réseaux sociaux. Elles ont suscité une vague de réprobation parmi les Africains que leurs gouvernements n’ont pas pu ignorer cette fois. Cela a en partie saboté la « diplomatie des masques ».

Sur le terrain, néanmoins, la Chine a conforté ses positions. Comme après la crise de 2008, ses entreprises achètent. En RDC, par exemple, le secteur minier est désormais en grande partie sous leur contrôle. On attend de voir quelles contreparties les Chinois vont demander aux pays qui ne pourront rembourser les dettes contractées. Les tensions relatives à cette question sont déjà manifestes.

Dans quels pays le problème est-il le plus aigu ?

Le problème du surendettement et des infrastructures sous contrôle chinois en Afrique se pose très concrètement. A cet égard, le Kenya est à la fois un exemple et un test. Depuis le début de la pandémie, les relations sino-kényanes se sont détériorées : expulsion de Chinois faisant illégalement du commerce, interdiction de l’exportation des peaux d’ânes en Chine, demandes d’explication du gouvernement chinois sur des détournements de son aide…

Mais le vrai sujet de discorde est le remboursement du prêt chinois de 3,2 milliards de dollars contracté pour la construction de la principale voie ferrée du pays. En fonction depuis 2017, cette voie ferrée a été bâtie et est gérée par la China Road and Bridge Corporation. Or les autorités kényanes ont cessé de rembourser le prêt et demandent la renégociation du contrat. En réponse, les Chinois évoquent la mise à l’arrêt de la voie ferrée.

Pour contrer l’influence de la Chine sur le continent, les Etats-Unis avaient lancé, bien avant l’épidémie, une initiative censée doper l’aide au développement. Ils ont fait pression sur des gouvernements africains jugés trop proches de Pékin. Mais ce ne sont pas de gros bailleurs et leurs leviers d’action portent davantage sur les questions sécuritaires.

Avant même la pandémie, le thème de la résilience semblait prendre de l’ampleur dans le discours sur l’Afrique. Pourquoi ? La crise a-t-elle encouragé des politiques allant dans ce sens ?

Officiellement, il s’agit d’orienter l’aide vers l’appui aux facteurs de résilience dans les pays africains. Sur le terrain, cela veut dire, dans le meilleur des cas, qu’on s’efforce de lutter contre l’insécurité alimentaire en soutenant agriculteurs et éleveurs. En réalité, ce sont des discours livrés en kit et les gouvernements concernés piochent dans ces formules. Il ne faut pas se méprendre : l’aide au développement pour lutter contre la pauvreté est un récit officiel.

Dans les faits, il s’agit surtout d’un outil politique pour aider des régimes amis et construire une clientèle. A ce titre, les critiques occidentales sur l’aide bilatérale chinoise qui est ouvertement un instrument politique sont parfois hypocrites : on a le sentiment qu’on leur reproche de faire ce que nous avons fait, mais avec beaucoup plus d’argent que nous. De toute façon, la dynamique démographique du continent est telle que les milliards débloqués ne peuvent pas suffire.

Les instances panafricaines ont-elles joué un rôle pendant cette crise ?

Sur le plan sanitaire, on a observé une meilleure coordination au sein de l’Union africaine [UA] à travers les Centres africains de contrôle des maladies. Mais c’était une coordination essentiellement entre présidents et pas institutionnellement au sens large. L’UA ne s’est pas distinguée plus que cela.

Faut-il s’attendre, avec la crise économique, à une multiplication des mouvements sociaux comme cela semble s’esquisser au Nigeria ?

Au Soudan, au Liban, en Algérie, en Irak, les mouvements sociaux ont montré que les populations étaient en recherche d’une nouvelle forme de révolution. En Afrique subsaharienne, on ne cherche pas. Pour une raison très simple : l’Afrique est trop pauvre. A quelques exceptions près, on veut changer les têtes, mais il n’y a pas vraiment de demande de changement de gouvernance.

L’inefficacité sociale et économique des gouvernements élus nourrit le désenchantement démocratique et conduira probablement à de nouvelles émeutes de la faim dans certains pays, mais pas à la formulation d’une alternative politique. Le Nigeria est l’une des déclinaisons de ce modèle corrompu et clientéliste qui prévaut en Afrique de l’Ouest. C’est l’incapacité de ce modèle à résoudre les problèmes socio-économiques qui alimentent ce désenchantement.

In Le Monde

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