DOSSIER : retour à Zogota après le verdict rendu par la Cour de justice de la CEDEAO

1 week ago 15

Il y a quelques jours, la Cour de justice de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a condamné l’Etat guinéen dans l’affaire du massacre de Zogota, intervenu en août 2012 dans ce village en Guinée forestière, au cours duquel plusieurs de ses habitants avaient été tués par les forces de défense et de sécurité. Huit ans après le drame, la justice ouest-africaine a ordonné le paiement de 4,56 milliards de francs guinéens aux victimes ou à leurs proches. Après ce jugement, Ledjely.com s’est rendu dans le district pour savoir comment les proches des victimes accueillent cette décision de la cour sous-régionale.


Retour sur l’origine du conflit

Nous sommes en Guinée forestière, dans le sud du pays, près des frontières avec le Liberia et la Cote d’Ivoire. Cette « zone recèle le plus grand trésor de fer inexploité au monde : la chaîne de montagnes de Simandou. Il est convoité depuis la fin des années 1990. Mais, en décembre 2008, à la fin du règne du général Lansana Conté, la moitié du gisement a atterri entre les mains de Beny Steinmetz Group Resources (BSG-R). Et en prospectant dans la zone, l’équipe du magnat franco-israélien a aussi déniché à l’extrême sud de Simandou une autre montagne de fer de 14 kilomètres de long : Zogota, du nom du village le plus proche », rappelle dans un article détaillé Le Point Afrique.

Dans « l’étude de faisabilité du gisement de minerai de fer de Zogota » datée du 16 novembre 2009, BSG-R écrit : « Zogota fournira 15 ans de production et de prospérité soutenues pour le peuple de la Guinée. » Production estimée : 28 millions de tonnes par an. Le 19 mars 2010, l’État guinéen octroie à BSG-R Guinée un permis d’exploitation pour la moitié des quatre blocs de Simandou, ainsi que pour le gisement de Zogota. Dans la foulée, BSG-R crée une joint-venture avec le géant du fer brésilien Vale. Et c’est le brésilien qui se retrouve surtout chargé de l’extraction et de la commercialisation du minerai. En janvier 2012, Vale confirme ainsi l’entrée en production imminente de Zogota et prévoit d’exploiter 2 millions de tonnes de fer d’ici à la fin de l’année.

Mais la contestation couve déjà entre, d’un côté, la major brésilienne et son sous-traitant Zagope et, de l’autre, les populations riveraines du site minier. Ces dernières reprochent notamment à Vale « le non-respect des promesses d’embauche des membres des communautés riveraines ». Les villageois n’ont pas non plus donné « leur consentement libre et notifié avant l’installation de la société. Cela exacerberait leur mécontentement face non seulement aux dommages que les activités d’exploitation minière causaient à leur environnement, mais aussi et surtout à la montagne sacrée qui leur servait de lieu de culte traditionnel. […] Le fait que les populations riveraines étaient privées d’eau et d’électricité [alors que les employés de la mine en bénéficiaient, NDLR] avait accru le mécontentement », précise la plainte. Les tensions culminent lorsque dix-neuf communautés riveraines, rassemblées au sein d’une plateforme revendicative, réclament aux autorités régionales et préfectorales d’accorder, notamment, la priorité à la jeunesse du cru pour les emplois ne demandant pas de qualification spéciale. Les négociations échouent, et la première manifestation éclate le 31 juillet 2012, souligne le magazine français.


Soulagement des proches des victimes

Au lendemain du jugement rendu par la Cour de justice de la CEDEAO, c’est un ouf de soulagement dans le district de Zogota, meurtri une nuit d’août 2012 par une violente attaque menée par des éléments des forces de défense et de sécurité guinéennes, au cours de laquelle « cinq citoyens ont été abattus sur-le-champ et un sixième citoyen a succombé de ses blessures au petit matin à l’hôpital régional de N’Zérékoré », détaille la plainte enregistrée le 19 octobre 2018 par la juridiction régionale d’Abuja et consultée par Le Point Afrique.

Si les parents des victimes se disent satisfaits de cette décision, ils réservent cependant des doutent sur le versement de leur indemnité par l’Etat guinéen. En effet, huit ans après les tueries de Zogota perpétrées par les forces de défenses et de sécurité dans cette bourgade de la préfecture de N’Zérékoré, la Cour justice de la CEDEAO vient de condamner l’état guinéen. Dans son verdict rendu mardi 10 novembre 2020, la cour exige de la Guinée le paiement de 463 000 dollars américains, soit 4,56 milliards de francs guinéens. Les proches des victimes qui se souviennent encore de cette nuit tragique du 3 au 4 août 2012 se félicitent de ce jugement, mais exigent de l’Etat guinéen la transparence dans l’application de cette décision.

Le président de district de Zogota qui a perdu son père et son frère dans ce massacre revient pour Ledjely.com sur cet évènement qui a endeuillé de nombreuses familles de ce village. « En 2012, nous sommes restés là, les militaires sont venus à 1 heures du matin entrer dans les maisons et ont commencé à tirer sur des paisibles citoyens. Ils ont tué cinq personnes et blessé deux autres. La sixième personne est allée trouver la mort à l’hôpital de N’Zérékoré. Il y a eu d’autres citoyens interpellés et on a tout fait pour leur libération mais en vain », raconte Gnandahô Kolié.

Les proches des victimes se sont constitués en partie civile et ont trainé l’Etat guinéen devant la Cour de justice de la CEDEAO. « Avec l’appui de nos avocats, le dossier a été porté auprès de la Cour de justice de la CEDEAO où moi-même, j’ai été le 6 février dernier pour donner la version des faits. C’est dans la journée du mardi 10 novembre qu’un de nos avocats m’a informé comme quoi, la CEDEOA a tranché en notre faveur et condamné l’Etat à de lourdes peines », a-t-il.

A la question de savoir comment le jugement est accueilli au sein de la population de Zogota, Gnandahô Kolié explique la nouvelle a été accueillie avec beaucoup de joie dans le village. « Car, on avait cru que cette affaire allait rester impunie ». Il ajoute que parmi les personnes tuées lors de l’attaque, il y en a qui ont laissé des enfants. « Aujourd’hui, certains de ces enfants qui étaient à l’école au vivant de leurs parents n’ont pas de soutien à l’heure qu’il fait. Nous sommes vraiment contents. L’amande infligée à l’Etat guinéen pour nous indemniser, il faut que cela nous soit payé. Car, ça va soulager les parents des victimes mais aussi cela va servir de leçon à l’Etat de ne plus agir ainsi envers ses citoyens qu’il est censé protéger », espère le président de district de Zogota.

Par ailleurs, Gnandahô Kolié plaide pour que les principaux responsables au moment des faits, notamment l’ex-préfet de N’Zérékoré, Algasime Sanoussy Camara, l’ancien commandant de la 4ème région militaire, le colonel Madjou Baldé (lui est décédé) et l’ancien commandant de la gendarmerie, le colonel Soumah, répondent de leurs actes dans cette affaire.

La douleur des proches des victimes

Rencontrée dans le district de Zogota, Widôh Lamah, la cinquantaine, veuve de l’ancien chef de village, assassiné lors de cet assaut des forces de défense et de sécurité guinéennes, revient sur cette nuit fatidique. « On a été surpris par l’attaque perpétrée par les services de défense et de sécurité dans la nuit du 3 au 4 août 2012. Mon mari a été la première victime de ces loubards », explique la mère de famille qui a vu sa vie basculer en quelques minutes. Il faut dire que la veuve vit depuis un véritable calvaire. « Après cet assassinat, je ne savais plus quoi faire parce que le dossier était dormant encore dans les tiroirs de la justice guinéenne et pourtant j’ai la charge des cinq enfants avec lesquels mon mari m’a laissée, sans soutien. Toute ma prière était que lumière soit faite dans cette affaire car, ce sont des innocents qui ont été tués pour rien. Si aujourd’hui la vérité est connue de tous, il faudrait alors que l’Etat fasse quelque chose afin de nous permettre de prendre en charge les enfants orphelins qu’on a sous nos toits », plaide-t-elle.

Michel Kolié dont le papa a aussi été froidement assassiné dans ce massacre de Zogota, de son côté, fonde tout son espoir sur leurs avocats et la CEDEAO pour contraindre les autorités guinéennes à appliquer le jugement de la cour oust-africaine. Le jeune homme assure que les années ont passé mais sa douleur est restée intacte.

Malgré les efforts et les sacrifices consentis par leurs avocats et le verdict de la Cour de justice de la CEDEAO, un autre citoyen de Zogota émet des doutes sur l’exécution de cette décision par l’Etat guinéen. « Notre joie se limite pour le moment à la réception de cette décision. Quand les victimes se verront en possession de leurs fonds, la joie sera immense mais je doute un peu de l’exécution de la décision car l’Etat se voit toujours plus fort », souligne Pépé Kolié.

Satisfaction des avocats des victimes

Cette décision de l’instance juridique de la CEDEAO ne trouve pas que son appréciation au sein des victimes. L’antenne régionale de l’ONG Mêmes droits pour tous (MDT) qui s’est beaucoup investie pour que justice soit rendue se dit satisfaite de la décision. Interrogé à cet effet, le coordinateur régional de MDT de N’Zérékoré, Adrien Chérif explique que « quand j’ai appris cette nouvelle, j’ai été vraiment réconforté. Parce que cela prouve à suffisance que le travail qu’on est en train de faire sur le terrain en ce qui concerne la défense des droits de l’homme n’est pas vain ».

En outre, ce juriste dont l’ONG a défendu les victimes de Zogota rappelle que le premier travail pour la manifestation de la vérité a commencé au Tribunal de première instance (TPI) de N’Zérékoré. « Cette affaire de Zogota a débuté au TPI de N’Zérékoré avec d’abord la plainte de l’Etat contre les citoyens de Zogota. Dans cette première procédure, les enquêtes avaient été ouvertes par un juge d’instruction et l’instruction est close. C’est parallèlement à cette première que les citoyens eux aussi, appuyés par notre ONG, ont porté plainte contre l’Etat guinéen et cinq présumés auteurs. Mais depuis la procédure reste pendante devant la justice de N’Zérékoré, sans suite. C’est ce qui nous a poussé à saisir les juridictions supranationales afin que le droit soit dit et c’est le résultat que la cour de la CEDEAO a donné comme ça », se félicite le coordinateur régional de MTD de N’Zérékoré, Adrien Chérif.

Niouma Lazare Kamano, de retour de Zogota pour Ledjely.com

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